Le commonisme, nouvelle religion séculière

A nouveau un excellent article de M’en biens communs (25/11/2013), reproduit avec autorisation.


Le commonisme, nouvelle religion séculière.

Raymond Aron a qualifié le communisme de « religion séculière », les religions séculières étant « les doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouie et situent ici-bas, dans le lointain de l’avenir, sous forme d’un ordre social à créer, le salut de l’humanité ».

Or, de nombreux éléments laissent à penser que le commonisme constitue la nouvelle religion séculière contemporaine. Reposant sur la transcendance, il a lui aussi une humanité souffrante à délivrer.

I. La transcendance

Par Lawrence OP, CC BY-NC-ND, Source Flickr
Par Lawrence OP, CC BY-NC-ND, Source Flickr.

La religion ne se caractérise pas uniquement par l’objet transcendant de la foi. Néanmoins, la transcendance en constitue un aspect très important. Or, elle se retrouve très largement dans l’idéologie commoniste.

Dans l’idéologie commoniste, les créations artistiques sont perçues comme des choses qui dépassent leurs auteurs, des choses qui sont issues d’un tout et destinées à revenir à un tout.

L’on note ainsi que : « Toute création intellectuelle s’enracine dans un fonds pré-existant de notions, d’idées et de références pré-existantes qui en forment la trame et que le créateur va synthétiser et « précipiter » pour produire son oeuvre, en leur imprimant une marque particulière. Chaque écrivain, chaque peintre, chaque musicien est profondément tributaire des créateurs qui l’ont précédé et toute oeuvre par définition peut être considérée comme un remix » et encore que « Cette idée que nous puisons, même à notre insu dans un fonds préexistant pour créer, met à mal le concept fondamental qui sert de pierre angulaire au droit d’auteur, à savoir l’originalité conçue comme une « empreinte de la personnalité » de l’auteur portée dans son œuvre ».

D’ailleurs, le commonisme se fonde sur une sorte de mythe de la création similaire au mythe d’Adam et Eve, dont le conte La Morphologie du conte du droit d’auteur en constitue un parfait révélateur.

Le conte La Morphologie du conte du droit d’auteur comporte une structure de 31 étapes que nous ne reprendrons pas intégralement.

Cependant, en étudier quelques passages permet de mettre très rapidement en exergue de nombreuses similitudes avec le mythe de la genèse.

« 1. ABSENTION

Il était une fois, dans la merveilleuse vallée du Folklore, une créatrice qui s’interrogeait sur le devenir de sa contribution au patrimoine des contes mimétiques et qui décida de prendre quelques distances avec les modes de création anonymes habituels dans sa communauté ».

=> Ce passage renvoie à la période où Adam et Eve sont au paradis. Le couple est heureux, en harmonie avec la nature et en relation intime avec Dieu. Ils sont dans un jardin dont ils peuvent se délecter de tous les fruits, à l’exception de celui de l’arbre de la connaissance. Néanmoins, Eve est tentée de désobéir à Dieu en mangeant l’un des fruits de l’arbre de la connaissance.

« 2. INTERDICTION
La créatrice est mise en garde par une pancarte géante. Elle indique : ‘‘Renonce’’ ».

=> Dieu met en garde Eve : attention, vous allez devenir mortel si vous mangez un fruit de l’arbre de la connaissance !

« 3. TRANSGRESSION DE L’INTERDICTION
En dépit de cette mise en garde virale, la créatrice quitte sa communauté et commence à signer ses œuvres pour légitimer sa contribution individuelle à la scène des conteurs. »

=> En dépit de l’interdiction divine, Eve croque le fruit défendu.

L’on notera d’ailleurs bien que c’est « une créatrice » et non « un créateur » qui décide de prendre quelques distances avec les modes de création anonyme. Symptomatique d’un système de pensée somme toute plutôt traditionnel où les femmes sont encore à l’origine du mal ?

….

La suite, vous la devinez déjà. La créatrice quitte le « paradis ». Elle rencontre un juriste et le droit d’auteur voit le jour. Le droit d’auteur se révèle néfaste, la rédemption de la créatrice passe par les licences libres et la victoire par l’abandon du droit d’auteur.

À ce titre, il serait d’ailleurs possible de se demander dans quelle mesure l’utilisation des licences libres constitue finalement autant un outil qu’une forme de baptême marquant l’entrée dans une communauté.

Similairement à la religion chrétienne qui affirme ne pas être une « religion de la peur, mais de la confiance et de l’amour », le commonisme se veut aussi le parti pris du courage, de la confiance et de l’amour.

Être commoniste, ce serait ne pas avoir peur d’être pillé et considérer que le droit d’auteur c’est pour les peureux.

Être commoniste, ce serait « Faire confiance aux gens, aux lecteurs mais aussi à l’avenir ».

Être commoniste, ce serait croire « au caractère universel des livres » et que « les histoires sont avant tout écrites pour être lues et partagées par le plus grand nombre ».

Mais plus qu’une possibilité de transcendance, le commonisme est aussi une espérance de salut pour l’humanité souffrante, une méthode de retour au paradis perdu porteuse de grands dangers.

II. L’humanité souffrante à délivrer

Par Lawrence OP, CC BY-NC-ND, Source Flickr
Par Sailing « Footprints: Real to Reel » (Ronn ashore), CC
BY-NC-ND, Source Flickr.

Risque écologique, montée de l’extrême droite, chômage, insatisfaction professionnelle,… Les commonistes exploitent et gonflent l’inquiétude des masses.

Ils l’affirment eux-mêmes : ils sont là car « Les citoyens ont perdu confiance dans les institutions politiques représentatives, les corps intermédiaires et les structures économiques comme les banques », car « Les politiques économiques traditionnelles (néo-classiques, keynésiennes…) restent impuissantes » et encore car « La planète [est] secouée de crises – aux conséquences multiples économiques et sociales autant qu’écologiques… ».

Ils n’osent pas ouvertement l’avouer, mais ils sont le plus souvent foncièrement hostiles tant à l’État qu’au marché. Cela se décèle dans leurs textes :

« La planète secouée de crises […] ne peut se réduire à une lecture binaire : une lecture binaire : marché contre État. D’autres manières de penser le développement existent, des manières plus respectueuses à la fois des humains et de la planète, plus créatives que celles que nos structures représentatives historiques nous assignent, plus coopératives que compétitives ».

Un nouvel « ennemi principe de tout mal, sur lesquels s’épancheront les réservoirs de haine et de ressentiment, toujours disponible pour les masses malheureuses » a été trouvé : le droit de la propriété intellectuelle. Et la lutte contre cet ennemi possède déjà des martyrs, qui légitiment l’agressivité et se veulent taire toutes critiques.

Le commonisme constitue une nouvelle forme de fatalisme historique : une condamnation d’un passé et la consécration d’un avenir. Le commonisme se veut porteur d’une nouvelle ère marquée par la réconciliation de l’homme avec lui-même. Une ère où chaque homme, à l’abri des dangers, se réaliserait et serait égal dans la création.

Pour ce faire, il propose des solutions simples : développer la gestion/l’appropriation communautaire et mettre en capacité les individus de s’investir dans les pratiques créatives. Or, en dépit des travaux d’Elinor Ostrom, prôner un retour au peuple comme principale source de salut s’apparente fort à une nouvelle forme de populisme.

Par ailleurs, la mise en capacité des individus à s’investir dans les pratiques créatives s’effectuerait essentiellement par l’instauration du revenu de base. Or, le revenu de base est perçu par beaucoup comme la voie vers le jardin d’Eden, la seule manière de « rebooter » la société pour échapper à la guerre :

« Pas de libre, de domaine public, de gestion sereine des biens communs, sans revenu de base et réciproquement. S’enfermer, refuser la transversalité, c’est encore une fois se condamner et faire le jeu des apôtres de la rareté. On a rebooté une société sans esclaves (pending). On a tenté de rebooter une société où femmes et hommes ont les mêmes droits (pending). Un reboot n’est jamais instantané, jamais gagné, mais il n’existe parfois pas d’autres échappatoires. J’espère que nous aurons la sagesse d’éviter une guerre de Sécession ».

Une nouvelle conception dualiste du monde semble donc s’amorcer. Or, Alain de Benoist a observé qu’une « idéologie est totalitaire lorsqu’elle se présente à la façon des doctrines religieuses, comme une structure essentiellement dogmatique, porteuse de certitudes absolues […] Dans les systèmes totalitaires, les traits « religieux » les plus évidents sont la vision dualiste du monde, l’attente messianique de l’ère nouvelle et la volonté sans borne d’instaurer une société jamais vue ». « La conception dualiste du monde consiste à penser le monde en termes de division radicale : nous et eux, les forces du bien et les forces du mal » (Nouveau lien avec l’Évangile « Qui n’est pas avec moi est contre moi » – Mat. 12, 30).

Aussi, à l’heure où les commonistes essayent de fédérer le plus grand nombre d’entre nous, luttons contre cette nouvelle forme de fatalisme historique en renouvelant les vœux de Raymond Aron : que viennent les sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme !

M’en biens communs, 25/11/2013

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