La grande vague du libre est-elle inéluctable ?

Voici un commentaire critique du blog de « tsunami » ssqtch, sur ce blog le 14/11/2013.

J'ai survécu à tsunami hawaïen
ssqtch, un tsunami sur Wikibuster ?


Vous avez à mes yeux une lecture très orientée et biaisée des écrits de Calimaq ou encore de Guillaume Champeau. Comme vous vous en doutez, je suis de près et depuis longtemps leurs travaux, et je suis désolé mais n’y figure pas la perspective de « grand soir du droit d’auteur » que vous redoutez tant. Je n’ai jamais vu cette prétendue radicalité dans les écrits de Calimaq – je suis souvent plus radical que lui dans les échanges que nous avons pu avoir sur son blog. Ce qu’il y a, c’est que des personnes brillantes comme Calimaq ou les membres de LQDN travaillent à définir des alternatives au système actuel d’organisation des propriétés intellectuelles, qui est de facto caduc. Vous ne reviendrez pas en arrière, internet existe et les créations circuleront de manière dématérialisée, gratuitement ou à vil prix, que vous le vouliez ou non. Bien entendu, il est possible de couturer le web de barrières artificielles, de péages à la con, de DRM stupides, mais d’abord ça rend les éditeurs parfaitement odieux aux yeux du public, ensuite ça n’empêche pas de contourner ces barrières stériles, et troisièmement, ça finit par nuire à l’efficacité technique et économique du web. J’en veux pour preuve le sort des DRM sur les mp3 : c’est Apple qui a fini par allumer les maisons de disques en expliquant que leurs conneries de DRM c’est bien gentil mais ça nuisait aux ventes.

Du reste, je ne vous ai appelé à aucune modération, je vous demandais seulement de faire preuve d’un minimum de rigueur. Je vous laisse vos propos inopérants sur les idées et intentions que vous prêtez aux CC par exemple, et aux commonistes plus généralement : on est très clairement dans le procès d’intention, le fantasme et la diabolisation. J’ignore ce qui vous panique tellement dans la perspective d’une réforme du droit d’auteur, mais dites vous bien une chose : l’histoire est un balancier. Plus l’industrie poussera dans l’appropriation prédatrice de la culture, plus l’industrie grignotera le domaine public, colonisera les biens communs, brevetera le vivant, imposera ses licences et ses verrous logiques, plus elle réduira les exceptions (parfaitement légitimes) comme on l’a vu dans ce projet dystopique et odieux qu’était ACTA, plus le retour de balancier sera violent. Le piratage, qui vous fait tant cauchemarder, continuera de ruiner les politiques ineptes des oligopoles qui prétendent présider à la production du sens et des arts. Les licences libres et les CC continueront de permettre aux créateurs de faire échapper leurs créations et leur public aux diktats d’industries qui sont devenues objectivement inutiles (vous ne m’avez pas répondu sur la caducité de l’économie de la rareté en milieu dématérialisé, c’est pourtant là que réside le constat premier qui entraine tous les autres). Ainsi donc, soit on procède à une réforme équilibrée du droit d’auteur, à l’échelle mondiale, soit les comportements sauvages se poursuivront et se multiplieront. Il n’en va pas autrement des propriétés intellectuelles et des agissements des banques ou de certaines industries : soit leurs abus sont réduits de manière démocratique et raisonnée, soit le public finira par s’affranchir définitivement de modèles économiques qui ne le servent plus.

Stallman s’est prononcé contre l’économie de marché ? Evidemment, telle qu’elle existe aujourd’hui !! Lui aussi, vous l’aurez lu de manière expéditive, ou vous vous serez contenté d’un verbatim bancal sur un site quelconque. Mais comment être pour l’économie de marché lorsqu’elle ne procède plus aux redistributions nécessaires, lorsqu’elle colonise les ressources les plus élémentaires (vous moquez, bien superficiellement d’ailleurs, la rubrique « Copyright Madness », mais elle est tellement révélatrice de l’évolution des politiques des « ayant-droits »…), lorsqu’elle permet à des titans d’échapper à toute discipline fiscale, de se créer des marchés captifs, bref de façonner l’économie non plus en fonction de la demande, mais de LEUR offre ? Comment être pour l’économie de marché *telle qu’elle est devenue* quand l’argent des principaux établissements de crédit dans le monde cotoie les narcodollars et l’argent des cellules terroristes dans des paradis fiscaux que tout le personnel politique a fait semblant de vouloir éradiquer ? Comment être pour cette économie de marché-là quand on constate les crises économiques et sociales gigantesques que la cupidité des spéculateurs a provoqué ? Vous raisonnez de manière parfaitement binaire. Pour vous, c’est soit le système actuel (qui ne fait que renforcer des inégalités de plus en plus abyssales entre les pauvres et les plus riches, à l’échelle de chaque pays et du monde), soit l’enfer communiste. Et vous êtes infoutu de distinguer autre chose – du coup les passionnantes prospectives des commonistes sont brutalement assimilées à quelque « néo-communisme » indéfini, alors justement que les tenants des « biens communs » s’efforcent d’expliquer toutes les différences entre les systèmes communistes et leurs propre thèses. Si encore les Communs n’étaient qu’un doux délire utopique, mais des scientifiques, des intellectuels aussi éminents que Stiegler, des économistes comme Krugman, des juristes comme Lessig, bref des gens qui pensent, ont tous démontré l’efficacité et la pertinence des modèles fondés sur l’open source, le contributif et la wikinomie. Alors contrairement à ce que vous prétendez de manière militante, ces gens ne se battent pas pour renverser toute forme de réservation propriétaire, mais pour expliquer que dans le nouveau contexte technologique et économique mondial, il existe d’autres systèmes et d’autres organisations qui répondront mieux aux buts que doit se fixer toute forme de législation et d’organisation économique : la satisfaction du bien commun, de l’intérêt général, l’épanouissement collectif et individuel. Lisez le Rapport Meadows, pour comprendre que le système politico-économique actuel est déjà mort, et qu’il nous précipite dans sa tombe. Alors la propriété intellectuelle, qui est au cœur de ce « capitalisme cognitif naissant », est un enjeu crucial. Et nous voulons qu’il en soit décidé par les créateurs, par les inventeurs, et par les citoyens, PAS par des éditeurs, des industriels et des lobbyistes (qui quant à eux répondent aux définitions de l’entreprise capitaliste, soit l’accumulation de richesses et la constitution de profits). C’est très bien, le profit, sans quand il est d’une telle taille, et réservé à une si petite caste, qu’il finit par provoquer une régression pour le reste du monde. Nous en sommes là, que vous sachiez l’admettre ou non. Il serait donc grand temps de quitter les pesanteurs conservatrices et les réflexes cupides, dont votre petite croisade est malheureusement une illustration, certes mineure mais significative, pour engager de vraies réformes qui revalorisent l’intérêt général, la régulation collective et démocratique, le bien commun et la circulation des richesses. Vous noterez que je n’ai pas parlé de « collectivisation des richesses » ni de « dictature du prolétariat », alors épargnez-moi de nouvelles analogies réductrices et mensongères, il ne s’agit pas de communisme. Alors c’est sûr, du point de vue néolibéral, l’idée commoniste est parfaitement diabolique. Le point de vue néolibéral, dont les travers sont parfaitement dépeints notamment dans la « stratégie du choc » de Naomi Klein, ne fait jamais trop dans la nuance, demandez aux Grecs. Mais manquer à ce point de discernement et de bonne foi…

Bref, c’était une digression pour replanter le contexte, mais quand j’en reviens à vos réponses, elles sont désespérantes tant elles sont invalides. Un simple exemple, pour illustrer que vous ne comprenez pas, ou feignez de ne pas comprendre ce qu’on vous dit. Et vous m’excuserez, mais je ne vais pas vous apprendre les bases théoriques du marxisme ici, à vous de vous documenter un minimum. Je croyais que ça faisait partie de la culture économique la plus élémentaire, mais bon…

S’agissant de Wikipédia, je vous confirme que je n’ai pas l’intention d’entrer dans le détail. Je rappelle seulement, pour avoir justement connu et observé de près le cas pathologique de cette « Alithia », que tout troll maladif qui finit par se faire lourder de WP estime qu’il est victime d’une cabale menée par « d’odieux administrateurs fascisants et mafieux ». Il se trouve que WP n’est pas une tribune pour les délires chimiques des uns ou les micro-idées des autres, mais a une vocation encyclopédique. J’ai d’autres exemples de trolls aliénés, de crétins wannabe instrumentalisant WP à des fins hagiographiques ou de dénigrement des tiers, et quand ils se sont fait bannir, oui ils ont adopté ces accents grandiloquants que je retrouve chez vous. J’ignore pourquoi vous vous êtes fait jeter de WP, et je vous le dis tout de suite, ça ne m’intéresse pas ; sur WP il y a aussi des administrateurs qui peuvent commettre des abus. Mais l’autorégulation vaudra toujours mieux qu’un petit potentat d’entre-soi, propre à toute organisation fermée. Pour simple exemple, cette immense purge, cet abject lobbyiste Pascal Rogard, n’en finit plus de couiner que WP tiendrait des propos mensongers à son égard, alors qu’il est si simple d’intervenir soi-même pour apporter un contenu sourcé et remédier ainsi à d’éventuelles erreurs ou mensonges. Mais non, jamais Rogard n’a compris ça… Et fait, WP est l’illustration parfaite que des individus lamdan organisés et autorégulés, viennent contredire les doxas répandues par les anciennes « autorités » (politiques, morales, économiques, médiatiques…). C’est encore un indice de cette immense désintermédiation en cours. Alors, ce chaos d’expressions est évidemment très difficile à gérer, c’est d’ailleurs pour ça qu’on vous dit qu’il faut réformer le droit d’auteur, les propriétés intellectuelles, ainsi que la presse, et abattre les modèles économiques et les potentats médiatiques qui réservaient précédemment l’expression publique et l’édition culturelle à quelques « élites » autoproclamées. Comme l’imprimerie en son temps, l’internet amène la fin de vieux privilèges ; comme l’Eglise en son temps, les pouvoirs modernes se battent bec et ongles contre cette inexorable évolution. Nous, commonistes et libristes, voudrions que cette évolution se fasse conformément à l’intérêt général, pour l’évolution sociétale et le bien-être de tous. Vous pourriez aussi vous en remettre aux nouveaux prophètes que sont Google, Facebook ou Apple. Je préfère mon choix.

Contradiction ultime, vous achevez votre réponse en indiquant que ce qui vous intéresse, c’est « La liberté de chacun de choisir ce qu’il advient de son propre travail »… Fabuleux ! Vous êtes donc opposé aux contrats léonins qu’imposent les maisons de disques aux artistes ! Vous êtes opposé aux contrats potestatifs que les sociétés de production imposent aux artistes de l’image ! Vous êtes opposés aux diktats déséquilibrés et injustes de la SACEM ! vous êtes opposé à la dévolution automatique de la propriété d’un logiciel à l’employeur d’un développeur ! Vous êtes opposé aux « terms of use » parfaitement abusifs des mastodontes du web qui confisquent les contenus que tout créateur poste sur ces grandes plateformes privatrices ! Vous êtes opposé aux accords entre les anciens ayant-droits et les nouveaux médias, qui se partagent les revenus d’exploitation des œuvres en ligne sans rien reverser aux artistes ! Vous êtes opposé aux brevets qui sont déposés par des patent trolls et qui bloquent l’innovation et empêchent les inventeurs de donner corps à leurs inventions ! Vous êtes pour les licences libres, vous êtes pour les CC, et vous êtes pour le rapport direct entre un créateur et son public. Mes félicitations !

ssqtch, ce blog, 14/11/2013

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11 commentaires pour La grande vague du libre est-elle inéluctable ?

  1. Wikibuster dit :

    C’est la moindre des choses puisque je dénonce la mainmise d’une clique d’admins sur le contenu éditorial de Wikipédia au mépris des règles de base de l’encyclopédie prétendue libre, l’absence totale de liberté d’expression sur Le Bistro de Wikipédia, l’étouffement de la connaissance sur le web avec la collaboration de Google, la persécution des dissidents de Wikipédia, le silence complice de la presse, l’immobilisme des intellectuels et universitaires sur le sujet, bref rien moins que l’émergence d’un totalitarisme numérique sur le web…

  2. ssqtch dit :

    No souci, je ne demande rien. J’ai trouvé votre blog, j’y apporte quelques commentaires et ne fais qu’évoquer quelques idées et rappels de base – encore une fois bien qu’en radical désaccord avec ce que vous professez ici, je salue votre pratique qui consiste à mettre en exergue les contradictions qui sont apportées à vos propos.

  3. Wikibuster dit :

    @ssqtch : J’essaierai d’analyser votre texte, si vous m’en laissez le temps.

  4. ssqtch dit :

    Quant à « l’amalgame » dont vous m’accusez, Wikibuster, vu la façon dont vous le pratiquez presque en permanence sur votre blog, en ignorant grossièrement les bases juridiques du droit d’auteur et des propriétés intellectuelles, en déformant les thèses commonistes, en caricaturant les concepts libristes, en niant l’échec inéluctable des modèles économiques fondés sur la rareté, etc… permettez-moi de rire. Vous êtes animé d’une petite croisade dérisoire contre WP, pourquoi pas si ça vous amuse, mais vous en venez à empiler des contresens plus délirants les uns que les autres contre tout ce qui vient proposer une alternative au modèle vertical, centralisé, fermé et propriétaire du capitalisme-consumériste, le « one2many » qui a montré qu’il ne fonctionnait plus et allait entraîner des ruptures catastrophiques. On ne vit plus à l’ère de la télévision et de la distribution commerciale, merci de vous réveiller : c’est l’ère des réseaux et des échanges, alors de deux choses l’une : soit on met en place, techniquement et légalement, des outils libres qui permettent d’émanciper l’individu et de créer collectivement de nouvelles richesses, par contribution, soit on laisse se déployer des outils propriétaires et recentralisés qui permettent à quelques oligarchies de piller les contributions individuelles à leur seul profit et de reproduire sur le web la structuration prédatrice qui montre actuellement ses limites dans le monde tangible. C’est la question de la désintermédiation : elle vaut pour la diffusion culturelle, l’innovation technologique, mais aussi pour la presse et la représentation politique. Si on y ajoute les dimensions stratégiques et sécuritaires, avec le scandale « PRISM » et ce que révèlent les lanceurs d’alerte, on comprend qu’il est question d’assurer la liberté d’un individu, à la fois citoyen, utilisateur, consommateur et créateur, face aux diktats commerciaux et aux dangers de techno-totalitarisme sécuritaire. L’enjeu n’est rien moins que cela. Alors les thèses libristes et commonistes, encore jeunes, sont sans doute encore très perfectibles, mais elles constituent clairement le résultat d’une prise de conscience et l’organisation d’une réponse volontariste et intelligente aux effondrements en cours.

  5. ssqtch dit :

    Un budget de 12 millions d’euros par an pour des centaines de milliers de spams, et au final deux ou trois condamnations grotesques. Hadopi était une loi clientéliste, juridiquement tordue, économiquement stupide et techniquement inapplicable. La meilleure preuve, c’est que le décret expliquant ce qu’est un « logiciel de sécurisation de la connexion » n’est jamais sorti. Hadopi était une loi scélérate et de complaisance, un truc fait pour faire plaisir aux ayant-droits, une sorte d’épouvantail à consommateurs, qui a toujours fait rire quiconque s’y connaît un minimum dans les réseaux. Hadopi était aussi une loi-test, comme Loppsi, pour voir la réaction de la société civile à l’avènement d’un logiciel-espion étatique inoculé sur les ordinateurs domestiques. Les sarkozystes, favorables aux modèles prédateurs des ayant-droits, ont pondu cette loi inepte, mais les socialistes, aussi sensibles aux intérêts des industries, sont en passe de faire encore pire, en transférant au CSA les prérogatives d’Hadopi (c’est dire qu’ils demandent en quelque sorte à la Sainte Inquisition de réguler l’utilisation de la fée Electricité). Bref, de droite ou de gauche, ces gouvernements lamentables s’agenouillent devant les industries et lobbyistes qui défendent d’anciens systèmes économiques et juridiques aujourd’hui caducs.

  6. Wikibuster dit :

    Les sanctions étaient lourdes d’après vous ? Vous avez vu ce qui se pratique aux US ???

  7. Wikibuster dit :

    Ne fait pas quoi ?

  8. Wikibuster dit :

    Allez pirater aux Etats-Unis pour voir ce qui peut vous tomber sur le coin du museau !

  9. Wikibuster dit :

    Hadopi protégeait les pirates avec des sanctions ultra-légères, attendons la suite. 🙂

  10. Wikibuster dit :

    @ssqtch : Je vais avoir du mal à vous répondre, mon style est dans l’interaction, l’embuscade, la guérilla, le votre est dans l’avalanche et l’amalgame massif. Vos commentaires sur P. ROGARD sont injustes et très complaisants pour les mafieux de Wikipédia. 😦

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