L’Internet, ou l’Empire du moins

Voici un article de fond sur Internet, par Russell D. Holyshit, publié en 2011 sur son blog « D’or et navrant » (actuellement en pause). Nous le reproduisons ici avec son autorisation.

Le blog D'or et navrant


L’Internet, ou l’Empire du moins.

Lorsque l’Internet vit le jour, il apparut comme une révolution dans le monde de la communication. En effet, quoi de plus efficace pour communiquer qu’une gigantesque connexion entre l’ensemble des habitants de notre planète. Les promesses qu’offrait l’Internet à cette époque rejoignaient les plus fameux écrits de science-fiction et favorisaient l’idée que l’Internet allait donner la liberté à ceux qui ne l’avaient jamais eu, ou ceux qui l’avaient perdu. L’Internet est alors devenu le fer de lance d’une morbide croisade : faire de l’idéologie d’un groupe, d’une civilisation, celle d’une planète tout entière.

Premièrement, l’Internet, au contraire de ce que beaucoup d’internautes semblent croire, n’est pas libre. Il réagit aux mêmes stimuli sociaux que nos pays respectifs et par conséquent, s’est hiérarchisé aussi vite que pouvait le faire un système en développement. Par libre, il fallait semble-t-il comprendre liberté d’expression, d’agissement, ou encore zone intouchable par les gouvernements. Encore une fois, l’Internet n’est que le reflet de la société qui l’a vu naitre, et la liberté d’expression n’y existe que dans le carcan autorisé. Pour la liberté d’agissement, il me parait évident qu’on ne peut pas plus sur l’Internet qu’on ne pourrait en vrai, si seulement les hommes et les femmes se rappelaient que le courage et l’inventivité ne sont pas des inventions 2.0. Enfin, en ce qui concerne la zone intouchable par le gouvernement, cette sorte de « second life » n’est qu’un mythe véhiculé par les utopistes du web : l’Internet n’est pas une autre dimension, ce que tu fais sur la toile à tout autant d’importance que le comportement que tu as en société. Par conséquent, que faut-il comprendre lorsque certains charlatans vendent du rêve à la sauce Wikipédia, ou, dans une moindre mesure, au doux parfum d’Anonymous ? La réponse n’est pas simple, mais mérite qu’on s’y penche. Pourquoi croire que l’Internet change la donne, lorsque ces personnes utilisent les mêmes ficelles que les ennemis qu’ils combattent ? Si l’on jette un œil sur la fameuse « encyclopédie » qu’est Wikipédia, on constate que ce qui se voulait libre, démocratique et candide, n’est en fait qu’une dictature sous le couvert d’un regroupement de ce qu’ils osent, mon pauvre Finkielkraut, appeler culture. En effet, les autoproclamés experts en tout et n’importe quoi censurent à vau-l’eau les articles ou les rectifications de personnes n’ayant pas le saint double V dans leur dos. Car si Wikipédia mérite le nom de catalogue, ce n’est en rien une encyclopédie, cette tâche n’incombant pas à la frange obscure et incompétente d’un micro groupe d’internautes. Je ne saurais comment le dire plus clairement : pour être capable d’engranger un savoir, il est nécessaire de le maitriser. En effet, l’usage encyclopédique est réservé à ceux dont l’expertise est reconnue dans ce qu’on appelle couramment la réalité, ou le monde physique. Cette proposition n’est pas discutable, non pas parce qu’elle ne souffre d’aucun défaut, mais parce que les arguments qu’opposent ces charlatans à cette réalité connue de tous les scientifiques et encyclopédistes de ce monde se résument en une tirade d’un Caliméro. De ce fait, la liberté de l’Internet, ou plutôt la crédibilité de ce dernier est durement remise en cause : si une parole, qui se dit commune, proteste contre la société tout en cachant ses propres goulags sous une hypocrisie tout humaine et ordinaire, peut-on vraiment croire qu’elle offre un nouvel accès vers un monde meilleur ? Non, absolument pas, et c’est d’ailleurs tout l’inverse qui se produit. Je reviendrais sur ce propos dans mon deuxième point. En ce qui concerne Anonymous, pour ne prendre pour exemple que ce groupuscule, il est difficile de leur jeter une pierre pleine d’agressivité, tant leur combat, s’il n’était pas si puéril, saurait recevoir les éloges des véritables penseurs de ce monde. En effet, Anonymous ne veut rien dire, encore moins leur slogan, si ce n’est qu’ils ne sont personne et tout le monde à la fois. Une façade marketing intéressante, mais qui ne résiste cependant pas à une analyse plus poussée. Un conflit, lorsque celui-ci doit être « géré » et non pas simplement envenimé, nécessite une prise de responsabilité qui n’est propre qu’à la personnification de l’idée énoncée. Les Hommes ne sont pas faits globalement pour conduire une révolution, il n’y a que le marginal pour entreprendre la transformation du monde vers l’image qu’il a de ce dernier. De l’Empire Romain et de ses conquêtes, on ne se souvient que de Jules César, du communisme et de ses merveilles, on ne se souvient que de Staline. De ce fait, Anonymous s’empresse de rejoindre la case terroriste sans même passer par la case départ, sans même finalement, réfléchir sur leurs propres buts. Lorsque P. Muray disait que le monde s’infantilisait, il n’avait pas remarqué que l’âge où l’on juge un homme adulte, c’est-à-dire maître de son Esprit, avait tout simplement disparu. Anonymous est la réponse typique d’un ensemble d’enfants mécontents face à des parents aussi sévère qu’impuissant à comprendre leur progéniture. Cette révolution, basée sur une incompréhension totale de ce qu’est l’Internet, fait de ces Che Guevara de la souris, de simples guignols aux cheveux longs et aux idées courtes. Ils croient posséder un Nouveau Monde, une nouvelle terre où ils peuvent ériger de nouvelles règles, ou de nouvelles non-règles, peu importe, sans même s’apercevoir qu’ils ne font qu’accentuer la répression qu’ils combattent : le chien qui se mord la queue, Anonymous en est la nouvelle représentation. D’autant plus que tant que l’État (le peuple, je le répète, le peuple réel, pas l’avatar, pas le masque) contrôlera sa propre peur du sujet numérique, Anonymous ne fera qu’amuser les véritables maîtres du jeu, ceux qui sont hors société, a-démocratisés, mais pas sans pouvoir. Ce que ce petit groupuscule n’a visiblement pas saisi, c’est qu’il n’est rien d’autre que l’ennemi qu’attendait l’Occident pour remplacer la peur musulmane qui commençait à sentir le réchauffé. Un ennemi non plus dématérialisé dans le réel, existant, mais caché, mais un ennemi qui peut s’introduire en vous, dans votre maison, dans votre identité, sans même que vous le sachiez. Et la seule bombe qui fasse plus mal à l’opinion publique qu’une paire de grenades autour d’un pauvre con attendant ses vierges, c’est la bombe de l’intimité, le viol de l’individu tant sacralisé aujourd’hui. Bref, entre les Wikipédiens, les nouveaux hippies du siècle débutant, et les guérilléros du clavier, aussi anonymes qu’acéphales, l’Internet prend une tournure moribonde.

C’est en effet là que commence mon second point, où l’on prend conscience que l’Internet n’est en fait que l’Empire du moins, ou encore, l’ancienne place du marché du village. Qu’est-ce que l’Internet : nous l’avons vu, ce n’est pas un lieu où les experts échangent des informations certifiées par des années de recherches qui ont débuté (un peu avant, un peu après) avec l’obtention d’un diplôme (et bien que je ne pense pas que l’intelligence se valide et s’expertise en diplômes, je reste tout de même convaincu que la recherche nécessite du temps dépensé devant une montagne de livres, de réflexions personnelles et de confrontations avec d’autres experts [certifiés pour le coup]), souvent soulignées d’une reconnaissance mondiale, ou tout du moins d’une reconnaissance respectable dans le milieu étudié ; ce n’est pas non plus un lieu où l’on dépense du temps, encore, à réfléchir à la multiplicité des strates liées aux actions entreprises et à entreprendre, ni apparemment un lieu où l’on respecte sa propre ignorance (il est remarquable de constater que sur l’Internet, celui qui n’est pas de votre avis, et qui apparait comme n’ayant aucune capacité pour avoir ou pour développer sa propre opinion, n’est pas capable de se taire et d’apprendre : en effet, l’Internet a tué la supériorité intellectuelle, elle a fait les internautes égaux devant l’ignorance, et la médiocrité). L’Internet est donc le lieu où, si l’on écarte les quelques rares bons sites (par « bons » j’entends qui ne prétend pas être ce qu’ils ne sont pas), un ramassis de stupidités, d’arrogances de bas niveau, et de petites éjaculations personnelles produisent ce fameux contenu qu’on dit être le futur de l’Homme. Ce que l’Internet est, c’est la puissante image du monde dans lequel on vit : un monde où tout doit être fait rapidement, où l’on doit constamment jouir de tout, sans jamais prendre la responsabilité de nos actes, où l’autre doit être aidé, mais uniquement par l’autre, où toutes les libertés doivent être prises, même s’il faut détruire la Liberté, où l’intelligence, où la philosophie, où la puissance intellectuelle ne sont plus qu’une bizarrerie que les internautes maîtres des lieux repoussent avec force, comme les dirigeants du monde physique le font également. Si l’Internet est l’Empire du moins, ce n’est pas parce que le plus n’est pas enviable, mais parce qu’il est plus difficile d’emprunter la voie de la sagesse que de tenter de tirer tout le monde vers le bas pour se sentir moins seul. Si l’Internet ne vaut aujourd’hui pas plus que l’entité contre lequel il se bat, c’est parce qu’il a enfin réussi à devenir la chasse gardée de la débilité. En voulant se différencier, il a oublié qu’en s’opposant en tout point, on finit par devenir la même face d’une seule et unique pièce.

L’Empire du moins, l’Internet l’est, l’Empire du Bien, la société occidentale contemporaine l’est. Ce qui, dans le passé, semblait être la nouvelle illumination s’est en fait avéré être une voie à sens unique, dans le moins dangereux des cas. Il n’y a pas, il n’y a plus d’intellectuels sur la Toile, il n’y a que la vox populi de la médiocrité, de la médiocrité creusant toujours plus profondément vers l’égalité du plus grand nombre, l’imbécile pour étalon. Si, durant toute l’Histoire humaine, il n’y a eu que les philosophes pour changer le monde, ce n’est pas parce qu’un complot international existait à l’encontre des gens qui ne l’étaient pas, mais bien parce la masse n’est pas capable de penser par et pour elle-même. En fourvoyant la connaissance, en tétanisant la foule par un ersatz de révolution, les internautes ne produisent que l’impeccable inversion des résultats escomptés par leurs bonnes intentions initiales. Ce faisant, c’est l’intelligence qui meurt, et personne aujourd’hui ne s’en inquiète, tout du moins pas suffisamment fort pour que je puisse le lire ou l’entendre. Et tout ce que je dis là, Zhuangzi l’a dit 2411 ans avant moi : argument d’autorité ou dernier cadeau pour votre émancipation, à vous de juger.

Russell Dante Holyshit, blog « D’or et navrant », 08/09/2011

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