Une analyse de Wikipédia par le contributeur Vol de nuit

Lors de la prise de décision portant sur la modification de la dénomination des administrateurs, Vol de nuit, présent près de 4 ans sur le projet wikipedia francophone, porte une analyse virulente.

Il écrit : « une cinquantaine d’administrateurs appliquent bel et bien un contrôle éditorial sur le contenu et les intervenants » et conclut : « si une réforme devait être opérée, elle devrait plutôt aller justement vers l’appellation « éditorialiste » qui correspond bel et bien à une réalité ».

Quaesitor, wikibuster.org, 25/09/2009


Si je comprends bien, cette prise de décision [NDLR : proposition de changement du nom « administrateur »] a pour motif principal de faire échapper les administrateurs à des risques juridiques liés à la mauvaise compréhension de leur rôle par l’administration, française notamment. Cela est supposer que le changement de dénomination aurait un effet assez miraculeux rendant immédiatement la bureaucratie plus compréhensive, et me semble déjà problématique. Je préfère cependant passer sur cette question pour évoquer un problème qui me semble plus profond (et je prie les personnes qui y répondront de lire attentivement ce que j’expose, d’y déceler toute la modération que j’ai tenté de conserver, et surtout de ne pas faire d’interprétation hâtive quant à ma personne et à ma vision personnelle de ces problèmes).

Car il y a un problème, et même une faille assez grave dans ce raisonnement. Il suppose en effet que les administrateurs n’en sont pas, ne sont que des opérateurs techniques. Je ne dis pas que cela n’est pas vrai, en ce qui concerne la majorité d’entre eux, mais une minorité extrêmement active correspond certainement plus à la dénomination d’administrateur. Cela me semble même assez faible, pour des personnes qui ont le droit de censurer, de faire prévaloir leur avis sur un avis neutre et sourcé, bien sûr de bloquer et bannir à loisir, et toutes choses théoriquement « non recommandées » mais quotidiennes. Tel administrateur n’aime pas se sentir en position d’infériorité dans un débat, et demande à l’un de ses collègues de bloquer l’intéressé, tel autre a décidé de faire un exemple suivant un problème futile (je ne sais pas moi, un renommage d’article qui déplaît, par exemple), un autre encore calomnie un utilisateur sur le BA où le blocage sera immédiat, souvent long, et dans tous les cas sans jugement. Ces cas existent. Ces cas révèlent que pour les administrateurs, s’ils le veulent, il n’y a aucunement besoin de respecter les recommandations en vigueur, ni les principes fondateurs (mais quant à ceux-ci, qui les respecte encore vraiment ?)

Cela pose un problème assez grave, car si le projet WP, à la base, est fondé sur une liberté assez grande, l’application francophone est quant à elle très loin de cet idéal. Une cinquantaine d’administrateurs appliquent bel et bien un contrôle éditorial sur le contenu et les intervenants. Je ne discute pas ici les motifs de ce contrôle qui sont sans doute parfois objectivement légitimes, et d’autres fois non (copinages, orgueils personnels dérisoires, ou dans les cas les plus extrêmes ambitions virtuelles de ratés ou de marginaux intellectuels). Le problème n’est pas dans les motifs, mais dans le fait même que sur WP, tout le monde est égal mais les administrateurs le sont plus que les autres (j’insiste encore une fois : s’ils le veulent, s’ils font l’usage ici évoqué des outils spéciaux à leur disposition, ce qui est quantitativement marginal, mais pourtant prégnant sur le fonctionnement de l’encyclopédie). Par exemple, le blocage de sanction est théoriquement interdit (du moins hors arbitrage du comité idoine), il est pourtant quotidiennement appliqué. Il est donc tout à fait logique que ces personnes ne peuvent échapper à ces responsabilités qu’elles s’arrogent.

Exemple bien sûr totalement fictif. Un intervenant compétent (disons, je ne sais pas, un universitaire, un chercheur) contribue à Wikipédia, sur des thèmes touchant directement ou indirectement à sa compétence. Un administrateur est en désaccord avec lui sur un point, qui peut d’ailleurs être peu significatif (titre d’article, que sais-je encore). L’administrateur s’oppose fermement à la position de l’intervenant. Ce dernier n’a pas mené une intense campagne de lobbying pour devenir administrateur, il n’a pas développé de liens virtuels ou parfois personnels avec d’autres intervenants, sur le projet et ses pages communautaires. L’administrateur, en revanche, est bientôt suivi d’une ou deux de ses connaissances. Cela sent le conflit : les contributeurs normaux (dans la situation collectivement non structurée de notre premier intervenant) fuient l’article concerné. Les révocations s’enchaînent, une, deux, trois. Dans tous les cas, que l’intervenant initial perde son sang-froid ou qu’il le conserve, l’administrateur parviendra à un moment à dénoncer quelque chose : dépassement des trois révocations, insulte (ou simple remise en cause un peu brutale de compétences, ce qui est ressenti par beaucoup comme une insulte suprême), et s’il n’y a rien de tout cela, si même l’intervenant initial vient à renoncer à son combat (qu’on supposera légitime, mais là encore ce n’est pas vraiment la question), et révoque ses modifications, il y a de bonnes chances pour qu’il soit accusé (par exemple de WP:POINT). Conséquence : l’administrateur le bloquera le plus souvent lui-même, ou en fera la demande sur le BA et l’obtiendra rapidement, quitte à devoir forcer le trait, demander le soutien d’un ou deux collègues, ou créer de nouvelles conditions de conflit pour charger le dossier a posteriori. Notre maladroit universitaire est dès lors banni de Wikipédia. Et le plus anormal est : ses contributions gracieuses sont dès lors capturées. Vous me direz : c’est le jeu, c’est Wikipédia, le libre. Oui mais, lorsqu’on édicte des règles, on les respecte toutes, ou bien plus aucune règle ne vaut. Lorsqu’un utilisateur est sanctionné sans raison valable, lorsqu’il est exclu à tort, dès lors la présomption de libre contribution n’existe pas. De même que Wikimedia ne défend pas les droits des contributeurs lorsque leurs textes sont plagiés de façon externe, de même la fondation compte sur leur faiblesse individuelle pour ne pas revendiquer leur texte en cas de désaccord. Mais dans le cas francophone, l’instauration d’un pouvoir éditorial entre les mains de certains administrateurs rend l’émergence d’une contestation juridique non seulement probable, mais souhaitable : Wikipédia, cela est bien connu, n’a pas vocation à protéger ses intervenants auteurs d’excès (propos racistes, menaces), elle n’a pas non plus vocation à protéger les administrateurs auteurs d’abus.

Je suis donc favorable à l’appellation administrateur et je pense que cette prise de décision à venir est à la fois malvenue et totalement hypocrite. La seule réforme souhaitable serait, dans le contexte actuel, une responsabilisation de ces éditorialistes improvisés, soit en interne (procédures de sanctions en cas de décisions abusives, par exemple), soit en comptant sur les procédures externes propres à chaque pays, ce qui suppose notamment la communication de leur identité aux intervenants, du moins ceux avec qui ils sont en conflit (sanction, demande de sanction). Quant à la terminologie, si une réforme devait être opérée, elle devrait plutôt aller justement vers l’appellation « éditorialiste » qui correspond bel et bien à une réalité.

Vol de nuit, Wikipédia, 17/07/2009

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