Code source, licences libres et liberté

Voici une analyse d’ALTSHIFT autour des incohérences des licences prétendues « libres », publiée initialement en 2010 sur wikibuster.org.


Imaginons un artiste peintre… un peintre contemporain connu, fasciné par la programmation informatique et ses langues mystérieuses. Il lui vient un idée pas très originale : réaliser une série de 500 toiles de 4m x 3m sur lesquelles il entreprend de représenter à la main et au pinceau les textes du code source d’un logiciel. Comme il se fiche complètement du logiciel en question, mais qu’il ne connaît rien aux langages de programmation, il ne va pas rédiger lui-même un code fictif qui risquerait n’être pas crédible, non, il va chercher un code source là où il peut s’en procurer, parmi des logiciels sous licence libre.

Comme par hasard, il tombe sur le logiciel « mediawiki » directement téléchargeable et dont le code source après visualisation lui semble avoir toutes les propriétés esthétiques qu’il recherche.

Il apprête ses châssis, confectionne ses fonds et entreprend de recopier au mieux, en changeant les couleurs du texte par ci-par là, en ajoutant accidentellement quelques erreurs comme le ferait tout bon moine copiste, retirant des parties qui lui semblent inintéressantes visuellement… bref, il peint.

Quatre ans plus tard, alors qu’il est bien avancé dans sa série, Tomplan, son galeriste, qui trouve ce travail géniaaaaal-super-contemporain-profond, lui propose une exposition personnelle spéciale qu’il intitulera « FineArt_3.0 »

Les œuvres partent comme des petits pains à 250 000 pièce et la presse est unanime à trouver ce travail remarquable. La plupart des media internet se font l’écho de cette reconnaissance des arts anciens envers le travail de fourmi des programmateur et certains publient en illustration des reproductions de ces œuvres.

Quelques années plus tard, alors que l’artiste n’en est encore qu’à la 426ème toile de la série alors que 725 sont déjà vendues ou commandées, un geek mal inspiré d’être sorti ce jour là pour visiter le MOMA, croit reconnaître, dans une des toiles exposées là, un morceau de code source qu’il a lui-même rédigé… Son sang ne fait qu’un tour, aussitôt, il visionne toutes les œuvres de l’artiste disponibles et forcément est conforté dans son idée : ce truand a pillé le code source de mediawiki sans en citer ni l’origine ni les auteurs, pire, il a gravement violé la licence GNU en ne plaçant pas ses œuvres sous licence identique et en faisant du profit sur le dos de la culture libre (Tomplan prend 80% sur les ventes).

C’est alors que la plaisanterie commence. Il annonce sa découverte à toute la « communauté » des développeurs, des fanatiques de la culture libre, des hackers. Alors un grand nombre de sites webs et de blogs, logiquement tenus par des membres de cette communauté, commencent à dire pis que pendre de ce pillard, à publier partout des photos des œuvres en pointant leurs similitudes avec le code source, lesquelles ne font aucun doute, et donnent même les noms des auteurs « ça, c’est kromolux12 qui l’a écrit et Oscargeek qui l’a corrigé » etc. Le peintre tout comme son galeriste reconnaissent le fait sans difficulté, revendiquent même l’origine du code et louent la sagacité des programmeurs ainsi que leur intérêt pour l’art conceptuel bourgeois.

Dans le même temps, une marque connue d’ordinateurs de luxe avait lancé pour Noël une grande campagne publicitaire reprenant les œuvres de l’artiste, si bien qu’on put admirer sur tous les murs des grandes villes des reproductions des œuvres représentant le codesource de mediwiki.

Dans de nombreux pays, des procès sont alors intentés à l’encontre de l’artiste, du galeriste, de la marque informatique pour violation de copyright. La marque se retourne vers son agence de pub qui a son tour porte plainte contre l’artiste qui lui a vendu des droits de reproduction etc. L’artiste, fort heureusement, ne comprend rien à toutes ces histoires. Partout, dans tous les musées où sont exposées ces œuvres alliant efficacement tradition picturale et modernité, des individus propres sur eux mènent des actions terroristes de destruction des œuvres, découpent les toiles, les taggent, tentent de les brûler, si bien qu’elle doivent être retirées des expositions pour éviter de nuire à l’image des institutions, et éviter que d’autres œuvres soient accidentellement endommagées.

La justice internationale se perd en conjectures… interpol suggère d’interpeler préventivement l’artiste pour contrefaçon et trafic à l’échelle internationale. Des porte-parole auto-désignés d’un mouvement libre dénoncent le vol de données, le viol de licences, les énormes bénéfices faits sur le dos de sympathiques et humanistes bénévoles, jugent cela immoral, etc.

Certains anciens, désormais âgés de plus de trente ans, parlent d’une affaire similaire au début des teenies ou un écrivain, depuis longtemps oublié, avait pillé un wiki (depuis longtemps disparu dans les méandres d’une fusion avec GigaGougole) en violant les licences creative commons 3.0. (3.0 ? on en est à 10.7, c’est dire si c’est vieux!). LIBRE ne veut pas dire GRATUIT ! Alors on réclame que l’artiste soit condamné à une peine exemplaire, à rétrocéder toutes ses recettes, à placer ses œuvres sous licence libre où elles devraient être de fait, à une peine de prison de 15 ans au moins pendant lesquels il pourrait peindre des paysages imaginaires, pas encore sous copyleft.

Finalement, la justice se déclarera incompétente à traiter cette affaire et les plaintes des concepteurs du code source irrecevables s’appuyant en cela sur le fait que le code source en question n’est pas employé et diffusé en tant que tel, mais n’est qu’une REPRÉSENTATION qu’une représentation picturale du code originel, représentation qui ne pouvait en aucun cas être considérée comme une contrefaçon puisque le code source originel n’est pas un objet pictural mais un outil fonctionnel. Le travail du peintre pouvait certes être condamnable moralement pour dénaturation d’un objet, ou pour détournement, mais s’il y avait dénaturation, il ne pouvait y avoir contrefaçon ; le détournement et la récupération faisant quant à eux depuis longtemps partie des méthodes de travail des artistes.

De ce fait, on reconnut à l’artiste et aux musées le droit de réclamer réparation financière et morale pour la diffusion de ses œuvres sur de nombreux sites internet sans autorisation ni rémunération, pour la destruction ou la dégradation de certaines d’entre-elles et de réclamer dommages et intérêts pour tous les propos calomnieux tenus pour et les soucis occasionnés par cette histoire. Dans la foulée, ile peintre reçut des centaines de nouvelles commandes qu’il ne put honorer car il s’était remis à la figuration primaire et peignait désormais des ordinateurs-prisons, des portraits de militants libres en dictateurs etc. qu’il détruisait au fur et à mesure qu’il les peignait.

Certains crièrent au scandale, à l’injustice, au complot des vieux bourgeois et des anciens arts contre les nouveaux, diffusèrent plus que jamais sur les media à leur solde leurs rancœurs à l’égard du droit d’auteur et des vieux systèmes dépassés, ressassant comme depuis des années leur credo démago-égocentrique : l’art est à tout le monde ! les œuvres de l’esprit sont des biens de l’humanité ! Halte aux droits d’auteurs ! Non aux privilèges des artistes… non au monopole des créateurs et de leurs enfants sur leurs œuvres, etc.

Comme il se doit, dès qu’un internaute s’aventurait à signaler sur quelque blog leur hypocrisie, le fait que s’ils renonçaient à leurs droits d’auteurs sur des logiciels c’était une nécessité technique et ça leur était permis parce qu’ils étaient financés par gigagougole et worldcompagny à la disparition desquels ils prétendaient œuvrer, ses messages étaient supprimés… pas censurés ! simplement « revertés » ou bloqués au nom du respect des espaces virtuels personnels, et au nom d’une prétendue lutte contre le politiquement correct et la culture dominante.

Il ressortit nettement de cette affaire que les militants désintéressés et humanistes de la « culture libre » étaient en fait très intéressés pour entraver la liberté de création et soumettre la culture à leurs règles particulières ou à leurs fantasmes, très intéressées à s’affirmer seuls créateurs de toute chose en ce monde, comme s’ils n’utilisaient pour seuls outils et moyens de leur activité, les moyens et outils créés par eux-mêmes dans cette activité et souhaitaient enfermer ou réduire bénévolement l’humanité à cette logique en boucle particulièrement caricaturale d’un système de production/consommation qui, pour être plus rentable tend à fusionner les deux termes pour que le consommateur ait l’impression d’être acteur et produise lui-même ce qu’il consomme en le payant à d’autres.

On peut penser que ces fanatiques de communautés virtuelles étaient mus par une non reconnaissance de leur travail dans l’ombre et ressentaient quelque aigreur à voir artistes ou intellectuels s’exposer et s’enrichir en détournant leur travail « bénévole ». Cela révéla au monde que ces petites fourmis de l’informatique très douées pour faire fonctionner des machines ambitionnaient, malgré ou à cause de leur incompréhension assez générale du monde réel comme de la signification de leur activité, d’organiser l’univers selon leur propre logique et de diriger le monde à l’aune de l’efficacité et de l’importance de leurs productions, comme le firent les marchands d’acier, de canons, de charbon, de pétrole ou d’uranium…

ALTSHIFT, wikibuster.org, 10/12/2012

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